Chapitre 2 : Vision

Emploi, développement, bien vivre : l’agriculture contributive

Labourage et pâturage sont les deux mamelles dont la France est alimentée » : par cet hommage appuyé, Sully, ministre des Finances d’Henri IV, soutenait sa propre politique d’encouragement de l’agriculture, mais justifiait aussi la place de choix de la France agricole dans le roman national. Que nous dirait ce roman aujourd’hui ?

Un liant dans la « fracture territoriale »

L’agriculture est un de ces chaînons manquants qui font la cohésion du territoire. Ce dernier en a aujourd’hui bien besoin, quand les géographes ne cessent de constater une « fracture territoriale » de l’espace national, l’« opposition métropole mondialisée / France périphérique »... L’agriculture, et les industries agroalimentaires dans leur ensemble, sont présentes sur tout le territoire français, notamment en zone rurale. La préservation de ces nombreuses implantations « représente un véritable enjeu en termes de maillage et d’équilibre du territoire », notait la Direction générale de la performance économique et environnementale des entreprises fin 2016.

Le secteur, premier employeur de Bretagne (plus de soixante-dix mille salariés), en compte aussi plus de cinquante mille en Auvergne-Rhône-Alpes, Nouvelle-Aquitaine et Pays de la Loire et presque autant en Île-de-France, dans le Grand Est, les Hauts-de-France voire en Occitanie  : depuis la réforme territoriale, son ancrage géographique est équilibré et il devient incontournable dans l’économie de chaque région.

Emploi, cohésion sociale, identités : l’urbain court après le rural

Dans un territoire comme la Picardie, recouvert aux trois quarts par des terres agricoles, la fonction socio-économique jouée par l’activité agricole est assez représentative de ce qu’elle peut être à l’échelle du pays entier. L’Insee10 y décrit son rôle comme prépondérant, à la fois dans les zones isolées et dans les territoires plus denses : dans les communes à faible densité, près de 30 % des emplois sont agricoles (une moyenne que l’on retrouve, pour ce type de communes, à l’échelle nationale).

Dans ces territoires ruraux, le rôle économique et social de l’agriculture est décisif : les exploitations fonctionnent comme pôles d’activités, les industries agroalimentaires pourvoient en emplois des zones qui pourraient sinon « décrocher », le développement des circuits courts assure une relation de proximité entre producteurs et consommateurs, etc. Au-delà de l’emploi, disposer de territoires ruraux productifs permet de maintenir sur ces terres des projets d’avenir et de ne plus les considérer uniquement comme des zones d’accueil face à l’étalement progressif des grandes métropoles : « Les campagnes au sein des métropoles sont à considérer comme des opportunités fortes d’un nouveau rapport à la société, vecteur d’une vie locale densifiée, porteuses d’identité, de rencontres, de valeurs renouvelées et d’accueil du cosmopolitisme », notait par exemple la revue du Groupe Ruralités, Éducation et Politiques en 2010.

L’agriculture participe d’un projet de territoire : qualité des paysages, des produits alimentaires et du cadre de vie sont des objectifs convergents.

Le « durable » : du paysage à l’assiette

Ah, le charme idyllique de la campagne… La notion de « paysage » s’est intégrée dans de nombreuses politiques publiques, qui y voient l’occasion de réguler la périurbanisation et de maintenir des espaces « beaux », sains et liés à une identité, un terroir. La qualité des paysages, des produits alimentaires et du cadre de vie forme des objectifs convergents, au sein d’une ambition de développement durable. En attendant un label, les expérimentations fleurissent : en Bourgogne, par exemple, l’Institut français de la vigne et du vin a mené des projets outillant agriculteurs, élus locaux ou paysagistes dans leur démarche pour replacer le paysage au centre de la production agricole. Une occasion aussi, pour l’agriculture, de se mettre en mouvement pour produire à la fois « plus et mieux ».

L’inscription du territoire dans une démarche globale de qualité ne signifie pas seulement, pour les agriculteurs, la valorisation de leurs produits. Elle est aussi l’opportunité de se lier au développement d’autres activités ancrées localement - l’œnotourisme par exemple, qui participent au développement à la fois culturel et économique.

Véritable liant des activités humaines dans les territoires ruraux, l’agriculture structure tout aussi fortement leurs écosystèmes naturels. Au quotidien, les activités agricoles valorisent la biodiversité cultivée. En retour, les agriculteurs dépendent largement de la bonne santé de la diversité biologique « naturelle » : elle joue sur les rendements, la qualité des productions, la fertilité des sols, ou encore le contrôle de ravageurs des cultures et la pollinisation, comme le recense l’Inra. Les effets inverses, eux, sont jugés « ambivalents » et le défi reste de mieux intégrer la biodiversité dans les modes de production agricole.

L’agroécologie et l’agriculture bio (5 % de la surface agricole française) replacent la biodiversité au cœur de leur stratégie. Des initiatives comme BiodiversID, regroupant plus de cinquante exploitations agricoles, sont une autre vitrine d’itinéraires pour la préservation d’une biodiversité compatible avec la compétitivité. D’autres voies de massification existent : c’est le cas de la certification HVE (Haute Valeur Environnementale), qui représente une démarche de progrès pour toutes les agricultures.

Et les labels, comme l’AOC, peuvent justifier par le prix, l’effort fait pour la biodiversité. L’Europe a, de son côté, depuis longtemps mis ce sujet à son agenda11.

Plaisir et santé, deux mamelles de l’agriculture ?

Des progrès sont bien sûr à réaliser dans les pays moins industrialisés. Développement de la biodiversité, utilisation raisonnée des produits phytosanitaires grâce à des outils d’aide à la décision toujours plus performants, intégration de la notion d’impact environnemental des produits et en particulier meilleure protection de l’eau et des ressources aquatiques, etc. : l’agriculture durable concourt à ce profond renouvellement, dont les effets se font et se feront sentir dans le temps long. Car si nourrir est la mission historique de l’agriculture, le roman national du futur retiendra peut-être que ce début de XXIe siècle a vu cette mission se déplacer vers le « bien nourrir » : la qualité, encore une fois, s’invite dans les modèles de production.

L’accès à une alimentation saine et suffisante a bien sûr joué un rôle crucial dans l’augmentation considérable de l’espérance de vie à l’échelle globale ces cinquante dernières années. En France, moins de 5 % de la population consomme d’ailleurs quotidiennement sous le seuil énergétique et nutritionnel minimal requis. Les défis de demain sont aussi ceux du goût et d’une augmentation continue de la qualité des produits. Les signes officiels d’identification de la qualité et de l’origine, dits « SIQO » – qui comprennent les labels AOP et AOC, l’indication géographique protégée, la spécialité traditionnelle garantie ou encore le Label Rouge –, concernaient en 2015, mille cent produits et en particulier 94 % des vins. Les revenus liés aux ventes de fromages et viandes sous SIQO continuent eux d’augmenter, tout comme, dans une importance moindre, les fruits et légumes. Alors que le repas gastronomique des Français a été, en 2010, le premier du monde à être inscrit au patrimoine de l’humanité, la contribution de l’agriculture à la vitalité de l’ensemble d’une société le sera-t-elle aussi demain ?