Chapitre 1 : Horizon

Le bonheur est-il encore dans le champ ?
Les Français et l’agriculture, une relation paradoxale

Qu’on s’en réjouisse ou non, la représentation du monde agricole la plus massivement visible en France reste L’amour est dans le pré. À son lancement en 2006, le programme TV, qui met en scène des rencontres amoureuses à l’initiative d’agriculteurs présentés comme isolés, réunissait en moyenne trois millions de téléspectateurs, et en attirait, à son apogée en 2012, jusqu’à six millions sept cent mille.

L’amour est dans le pré propose un nouvel imaginaire de la ruralité et du monde agricole. Mais pour neuf qu’il soit, cet imaginaire contribue pourtant à durcir les stéréotypes. Comme l’ont relevé Anne-Sophie Béliard et Nelly Quemener, deux sociologues des médias4, l’émission pourrait bien maintenir la distance entre le monde rural présenté comme exotique, inadapté aux codes médiatiques dominants, et l’« opinion publique », les téléspectateurs mais aussi, dans l’émission elle-même, les prétendants, souvent issus du milieu urbain.

Les agriculteurs, utiles, bien-aimés ET pollueurs ?

L’opposition entre l’attachement à la terre et un monde urbain hypertertiarisé, voire déshumanisé, semble structurante. Mais le lien entre les Français et l’agriculture se résume-t-il à cette distance, mélange d’incompréhension et d’affection, même dans une version bucolique et idéalisée ? Un sondage5, publié en 2015 à l’occasion du Salon de l’agriculture (l’autre grand levier médiatique du secteur), démontrait bien l’ambiguïté de ce lien. Plus de huit Français sur dix ont une bonne opinion de la profession d’agriculteur, jugée utile par 96 % d’entre eux, et sept sur dix estiment même que son développement futur est une priorité pour la France. Mais une majorité de Français jugent ces mêmes agriculteurs « pollueurs » (52 %), peu attentifs à l’environnement (64 %) et à la sécurité sanitaire (51 %).

Le sondage demandait aussi aux interrogés s’ils préféraient que la politique agricole publique favorise les « petites exploitations qui privilégient la qualité des produits » ou les « grandes exploitations qui privilégient la quantité pour rester compétitives ». Une formulation qui pourrait conforter de nombreux professionnels dans leur sentiment que le traitement médiatique du monde agricole souffre d’un certain manichéisme : à poser la question ainsi, on s’étonnerait presque que 12 % des sondés aient osé opter pour la seconde proposition.

L’agriculture au rang des accusés

Déclassée, ignorée, caricaturée, la profession agricole est malmenée. Les constats économiques sont connus, avec un système « au bord de la rupture », selon les mots de la FNSEA (premier syndicat agricole français) lors des récents États généraux de l’alimentation. Ceux-ci ont d’ailleurs fait une large place à la chute des revenus des agriculteurs et la rétraction des marges des entreprises du secteur. Mais à cette bataille pour une compétitivité retrouvée à tous les échelons de la filière se mêle l’enjeu de la transition, en douceur, vers des modèles alternatifs qui puissent répondre à la demande de « qualité et de proximité » exprimée par les consommateurs, et restaurer l’image de la profession.

Fin 2015, un colloque sur le sujet organisé par le groupement Agriculteurs de Bretagne tournait presque mal  : le secteur agricole local, particulièrement remonté contre ce qu’il considère comme un « déferlement médiatique » et des représentations biaisées, y faisait part de son malaise à des journalistes faisant pourtant valoir leur bonne foi. Le traitement médiatique de l’agriculture se retrouve ainsi au cœur des débats, certains journalistes recommandant aux agriculteurs de s’exprimer plus largement sur la réalité du métier – ce que les agriculteurs ont pourtant le sentiment de faire, sans résultats probants.

8 Français sur dix ont une bonne opinion de la profession d’agriculteur (...) mais une majorité de Français jugent ces mêmes agriculteurs « pollueurs » (52 %), peu attentifs à l’environnement (64 %) et à la sécurité sanitaire (51 %). Source : BVA, 2016

Où sont les experts ?

L’agriculture est désormais un sujet transversal, de société. Et si les publications spécialisées font état d’un regain d’intérêt des lecteurs, le sujet est souvent relégué au second rang dans les grandes rédactions généralistes. Lorsqu’il est abordé, c’est souvent en fin de rubrique « Économie », ou sous l’angle environnemental, de façon jugée culpabilisante, ou encore à l’occasion d’une « crise sanitaire », qu’elle présente d’ailleurs un risque réel pour la santé (vache folle) ou non (crise des « lasagnes  » en 2013). La place médiatique occupée par ces crises, parfois donc décorrélée de leur impact réel sur la santé publique, témoigne en tout cas de la sensibilité nouvelle de la société aux questions d’alimentation.

Et, si la question écologique reste relativement peu représentée dans les médias généralistes, on a assisté néanmoins depuis une quinzaine d’années à une acculturation environnementale du grand public. Mais celle-ci connaît des limites fondamentales. Autour de constats consensuels comme celui du réchauffement climatique ou de la prolifération des déchets, l’expertise scientifique est volontiers convoquée, même si le traitement médiatique fait bien souvent l’impasse sur les causes et les enjeux réels pour se contenter « d’injonctions écocitoyennes » bienveillantes6.

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76% des étudiants en journalisme jugent les sujets liés à l’agriculture « insuffisamment traités par les médias français ». Source : Harris Interactive, 2017

Il en va bien souvent autrement des enjeux agricoles et alimentaires. Si ceux-ci sont régulièrement à la une des JT ces dernières années, c’est principalement autour de sujets crispants et clivants (Notre-Dame-des-Landes, Sivens, Roybon, etc.). Sur les enjeux environnementaux de l’agriculture, les émissions, y compris sur le service public, sont souvent à charge contre les acteurs du monde agricole. Un traitement médiatique bien souvent ressenti comme de l’acharnement, au détriment d’une information sur la réalité de l’agriculture – d’autant qu’est rarement convoquée l’expertise scientifique, notamment celle des agences sanitaires. Sur ces sujets, au lieu d’une certaine exacerbation médiatique, seraient attendues des figures expertes pour apporter une objectivité qui contribuerait à créer les conditions d’un véritable dialogue tempéré… Mais, comme le rappelle l’anthropologue Alix Levain dans une étude des représentations médiatiques de la prolifération des algues vertes en Bretagne, en lien présumé avec l’élevage intensif7, chercheurs et experts n’ont plus l’exclusivité du discours expert. Les réseaux numériques, qui donnent la primeur à la parole de la société civile ou de mouvements militants organisés, et plus globalement les logiques de circulation de l’information de masse, sont évidemment en cause. Mais, pour la chercheuse, le problème naît surtout de la complexité des sujets environnementaux et de la difficulté à faire émerger « une » vérité parmi une expertise « traversée par de fortes tensions » (absence d’unanimité, divergences entre disciplines, jeux de pouvoir, etc.). D’autres travaux montrent que l’arrivée dans l’agenda médiatique d’un sujet socioenvironnemental tel que les maladies professionnelles des agriculteurs naît de décisions journalistiques, appuyées parfois de nouveaux intermédiaires, militants environnementalistes, juristes, etc.

La forêt qui pousse

On le voit : d’un côté les journalistes (et leurs questions écologiques) sont traités comme des bobos, de l’autre, l’agro-industrie comme un coupable tout désigné. Les caricatures, inévitablement, rendent le dialogue impossible et font de l’espace public une arène peu propice à une résolution « par le haut » de légitimes désaccords. Temps long, représentation complexe du réel, ouverture et compréhension des attentes de la part de l’opinion publique façonneront peut-être demain une relation renouvelée entre les Français et leurs agriculteurs.

Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse : dans la lignée du concept de « journalisme d’impact », certains estiment que la réconciliation passe aussi par la mise en avant dans les médias d’une vision concrète et positive de l’agriculture, à travers les progrès d’une agriculture durable ou encore du potentiel de création d’emplois, bien réel.

La question de l’agroécologie et de l’inclusion de l’enjeu de durabilité dans les modèles productifs, jusque-là associée par le grand public à l’image d’Épinal d’une production « artisanale », non industrialisée, est une autre piste. Tout est pourtant question de nuance dans un paysage extrêmement varié : « Au pays des mille fromages, il y a mille modèles agricoles », lançait-on récemment à la FNSEA. Retour au réel et fin du dialogue de sourds ? Début 2017, un sondage avançait que 76 % des étudiants en journalisme concernés jugeaient les sujets liés à l’agriculture « insuffisamment traités par les médias français ». Loin de l’image du journalisme assis et déconnecté, ils estimaient même « très important » de se déplacer au sein des exploitations. Bienvenue à la ferme, donc !