Chapitre 2 : Vision

Les nouvelles révolutions agricoles

La France a deux passions : les fanfaronnades et le constat de son propre déclin. Une schizophrénie qui ne facilite pas la réflexion sur l’avenir de notre agriculture — sujet national si sensible —, et de sa mission fondamentale : nourrir le plus grand nombre en produits de qualité. Tentons une approche plus sereine.

La France, toujours le grenier de l’Europe ?

Dans la période récente, certains se sont alarmés d’un déclin de l’agriculture française, concurrencée de tous côtés. Et certains indicateurs semblent confirmer ce recul. En une quinzaine d’années, l’Allemagne, et surtout les Pays-Bas l’ont dépassée pour ce qui est du montant total des exportations annuelles. Les Néerlandais, surprenant numéro 2 mondial derrière les États-Unis, bénéficient notamment d’un secteur agroalimentaire puissant et du poids de Rotterdam, le plus grand port non asiatique au monde. Treize fois plus petits que la France, les Pays-Bas doivent aussi leur succès à des investissements massifs dans la recherche, en particulier pour optimiser à grande échelle les rendements et la compétitivité des productions laitières et horticoles. La présence d’un puissant secteur de la transformation agroalimentaire, qui représente un quart des exportations néerlandaises, amplifie encore ces résultats.

La France, toutefois, reste au sommet du podium européen pour ce qui est de la grande majorité des autres indicateurs. En volume, la France reste le plus grand producteur du continent, y compris pour les céréales et les bovins. Sa surface agricole utilisée (la moitié de notre territoire national) dépasse de dix millions d’hectares celle de son plus proche concurrent, l’Allemagne. Si les industries agroalimentaires (IAA) françaises généraient en 2014 le deuxième chiffre d’affaires européen derrière l’Allemagne, la France reste la première exportatrice vers les pays hors Union européenne. L’agriculture française est la première contributrice en valeur à la production agricole de l’UE, avec 18 % du total, devant l’Allemagne et l’Italie. En valeur ajoutée nette, seule l’Italie fait mieux. La France, toujours « le » grenier de l’Europe ? Oui, mais à condition d’améliorer la valorisation de sa production, et de repenser un environnement réglementaire plus encourageant.

Ce que nourrir veut dire

Productive, l’agriculture française contribue aussi à la richesse du pays : en 2014, le secteur agricole représentait 3,5 % du PIB français. Un chiffre stable, à prix constants, depuis 1980 — avec une hausse continue du poids des industries agroalimentaires (60 % de la part agricole du PIB). Le secteur pèse aussi positivement sur la balance commerciale du pays : quand celle-ci voit son déficit augmenter depuis quinze ans, l’agroalimentaire reste excédentaire dans les échanges. En 2014, il représentait 9,1 milliard d’euros, troisième excédent commercial derrière l’aéronautique et l’industrie pharmaceutique.

Dernier chiffre de ce nécessaire panorama : l’agriculture représente aujourd’hui 5,5 % de l’emploi total du pays, dont plus de 2  % pour les seules IAA, une proportion relativement constante depuis trente ans contrairement aux autres industries. Sur les trois dernières années, les IAA ont même créé dix mille huit cents emplois nets. Mais, en dépit de leur réalité diverse, les professions agricoles et agroalimentaires connaissent des problèmes d’attractivité. La création ou le maintien d’emplois dits « de qualité » est à l’agenda depuis la Charte emploi de la filière alimentaire initiée en 2009, qui se fixe aussi comme objectif de mieux sécuriser les parcours professionnels et d’anticiper les compétences de demain pour former en conséquence. Dans les petites structures (les TPE représentent 98 % du secteur), le défi est de taille, mais depuis le plan d’actions dédié de 2014, les exemples à succès se multiplient8.

Nourrir demain : les grands défis

Le monde agricole s’est vu attribuer la mission de nourrir une planète toujours plus peuplée — en 2050, nous serons neuf milliards d’humains — avec des produits de qualité accessibles et respectant l’environnement. Au-delà de la nécessaire amélioration des rendements afin de relever ce défi alimentaire, il s’agit aussi de continuer à assurer la sécurité sanitaire, de préserver les ressources de la planète, de réduire le gaspillage et de s’adapter aux nouveaux modes de consommation... tout en préservant, à l’échelle française, le modèle culinaire et la vitalité de ce secteur économique crucial.

Nourrir le monde aujourd’hui et demain, en assurant la sécurité sanitaire, en préservant les ressources, en s’adaptant aux goûts nouveaux, etc. Une somme de défis gigantesque pour l’agriculture.

L’excellence, alors, est peut-être la priorité stratégique. Plus de 60 % des IAA françaises sont d’ailleurs d’ores et déjà considérées comme innovantes (seul le secteur de la finance et des assurances fait mieux), et ce avant tout pour des innovations technologiques. Dans le cadre du programme Nouvelle France industrielle, le plan Alimentation intelligente vise à « développer une alimentation soutenable, compétitive et saine ». Il concentre ses investissements sur l’amélioration de la qualité sociale et environnementale des produits en parallèle à la réduction des coûts. Ses terrains privilégiés : la modernisation des abattoirs, les technologies de la chaîne du froid, les nouvelles sources de protéines, etc. 9.

L’agriculture, un secteur tech ?

La « troisième révolution agricole » n’est déjà plus en jachère, selon le think tank Renaissance Numérique qui a consacré une étude au sujet. Cette révolution, qui concerne tous les types d’agriculture et les acteurs, de la fourche à la fourchette, inclut l’agriculture de précision qui optimise les rendements (jusqu’à l’échelle intraparcellaire), mais aussi la vente en circuit court via des plateformes numériques ou l’ouverture des données notamment pour « recréer un équilibre entre les prix de production et les prix de vente ». La robotisation des tâches agricoles pourrait réduire leur pénibilité, un enjeu important à l’heure où l’agriculture s’oriente vers un usage raisonné des pesticides. Capteurs connectés, drones, engins autonomes, etc. : cette convergence vers l’agriculture de précision et un « Internet des objets agricoles » est liée d’emblée à la transition écologique — par exemple en optimisant l’irrigation et les traitements ou en diminuant la consommation énergétique.

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79% des agriculteurs utilisent Internet, plus que la moyenne française. Source : Ministère de l’Agriculture

L’agriculture 100 % connectée ne se construira pas en un jour. Pour opérer cette transition, les agriculteurs devront s’approprier pleinement les enjeux numériques, ils devront aussi être soutenus dans le renouvellement de leurs équipements. La « mise en data » de toute la chaîne de production et de distribution agricoles posera aussi d’importantes questions de gouvernance : qui possède ces données ? Comment les partager, les mutualiser ? Mais elle sera source de créations de valeur, et contribuera à renouveler le lien entre producteur et consommateur en renforçant la traçabilité et la transparence. Champions de la #FoodTech en germes, lancez-vous !