Chapitre 1 : Horizon

Quelle agriculture à l’heure du bien manger ?

En 2007, un documentaire de Bénédicte Mourgues-Narcy suivait les tribulations d’un couple d’agriculteurs bio qui cherchaient à vendre leur production en circuit court. La solution envisagée pour organiser la relation directe avec un groupe de consommateurs : mettre sur pied une AMAP, Association pour le maintien d’une agriculture paysanne. Ce label alternatif à la grande distribution a fleuri en France depuis le début des années 2000 – on en compterait plus de deux mille aujourd’hui. Derrière la petite histoire, la grande : la réalisatrice titrait son documentaire Homo Amapiens, comme si se jouait un véritable changement d’espèce dans cette transformation de nos manières d’échanger et de consommer les produits agricoles.

L’Homo Amapiens règne dans l’Anthropocène

Postuler un tel changement de paradigme est audacieux. Mais le geste n’est pas inédit chez les scientifiques et autres observateurs au long cours de nos sociétés, pour qui nous devons prendre acte que l’homme est en train de bouleverser en profondeur le lien qui l’unit à son environnement. Ainsi, le chimiste de l’atmosphère Paul Crutzen, prix Nobel 1995, proposait dès les années 2000 d’ouvrir une nouvelle époque géologique pour désigner la période dans laquelle serait entrée la planète après les révolutions industrielles successives. Le nom du successeur de l’Holocène ? L’Anthropocène, une époque dans laquelle l’influence de l’homme sur la biosphère est telle qu’elle modifierait jusqu’à la géologie de notre bonne vieille Terre.

Alors, une nouvelle espèce humaine dans une nouvelle époque géologique ? La communauté scientifique doit encore valider formellement notre entrée dans l’Anthropocène, comme le recommandait le groupe de travail sur le sujet au sein du Congrès géologique international de 2016. Mais le débat a depuis longtemps dépassé le cercle des experts en la matière, pour infuser dans la société. Le terme est en particulier repris dans de nombreux médias, conférences savantes ou réunions publiques.

Le retour à la nature sans la vie dans les bois

Ces changements plus ou moins fictifs d’espèce et d’ère géologique dénotent en tout cas la radicalité des transformations actuelles : même si l’écologie reste, à l’échelle des temps géologiques, une discipline récente, l’homme semble être en passe de reprendre la mesure de sa relation avec la nature. Cette « prise de conscience environnementale  », comme les manuels d’histoire l’appelleront, est née dans le dernier quart du dernier siècle, dans le sillon des chocs pétroliers, des crises de l’emploi et des grandes catastrophes environnementales, de l’Amoco Cadiz à Tchernobyl.

Mais les alternatives au système productif dominant et ce nouveau lien recherché entre l’homme et la nature ne se manifestent pas (ou plus) aussi radicalement que la vie dans les bois, recherchée dans les communautés californiennes par les hippies des sixties. Le retour vers la nature s’opère en douceur (et de manière pérenne ?), dans une large mesure au sein du système économique dominant. Il s’appuie notamment sur des modes de consommation plus responsables, et au premier chef la volonté d’une alimentation plus saine et plus respectueuse de l’environnement. Cette révolution verte des mentalités, passe par tout un champ de valeurs nouvelles : la proximité avec le producteur, la transparence et la traçabilité des produits, le respect des terroirs et des saisonnalités, la protection de la biodiversité et la limitation des impacts sur l’environnement, le bien-être humain et animal, mais aussi le goût, la qualité, l’authenticité, etc. Et tout cela commence à changer nos paniers, et nos assiettes.

Les AMAP, qui promeuvent « une relation de qualité entre paysans et Amapiens dans un cadre convivial favorisant le dialogue, le lien social, la confiance et la coresponsabilité », peuvent être vues comme l’archétype de cette révolution vers un mode d’alimentation durable. Il faudrait y ajouter la place croissante prise par des régimes alimentaires imprégnés d’une forte conscience environnementale : les locavores favorisent production locale et circuits courts, le crudivorisme privilégie les produits crus et peu transformés, sans oublier bien sûr végétarisme, végétalisme, etc. De plus, 2 % des Français seraient aujourd’hui vegans, excluant de leur consommation (alimentaire ou autre) tous les produits d’origine animale et issus de l’exploitation animale.

Dessiner les contours de l’agriculture de demain, durable, productive et compétitive.

Que peut l’agriculture ?

Autant de nouveaux régimes éthiques ou diététiques appelés à régénérer d’une manière ou d’une autre le lien entre production et consommation, et autant de signaux qu’on ne peut déjà plus considérer comme faibles. Il suffit de constater la place réservée au « bio » dans n’importe quel supermarché et dans la sphère médiatique. Ces signaux dépassent, on le voit, la seule question de l’alimentation et s’insèrent dans un nouveau rapport à notre environnement, engageant aussi bien notre santé que celle de la planète. Cette aspiration sociale se traduit juridiquement : le « droit à un environnement équilibré et respectueux de la santé » a, depuis 2005, valeur constitutionnelle en France. Le principe de précaution encadre, lui, depuis 1995, l’innovation et le progrès technique. Et, nous le verrons dans ces pages, émerge un droit des générations futures. L’heure de la grande convergence  ? Organisations internationales, pouvoirs publics, citoyens se tournent vers la voie d’un développement durable. Les entreprises aussi, bien sûr  : elles sont par exemple nombreuses à embrasser les principes de l’économie circulaire, qui visent à optimiser l’utilisation des ressources naturelles tout en limitant la production de déchets — en rupture avec les modes de production industriels historiques.

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73% des Français estiment que les individus ont un rôle important pour agir concrètement en matière de développement durable. Source : Ethicity - GreenFlex, 2016

Ce mouvement n’est de toute évidence pas unidirectionnel : l’achat à petit prix, plus que toute autre considération, reste le premier critère à l’heure de consommer. Mais il dessine, en creux, la fin de l’ère de la croissance à tout prix et une révolution qui place l’agriculture directement face aux demandes de nos concitoyens. Les acteurs du secteur n’ont pas attendu cette mutation des mentalités et dessinent déjà les contours d’une agriculture plus durable, visant à la fois le mieux produire et le maintien de la compétitivité dans un marché mondialisé. Car l’agriculture est au cœur des défis de demain  : croissance démographique, épuisement des ressources naturelles, urbanisation galopante, réchauffement climatique aux conséquences géopolitiques et sociales déjà tangibles, attentes alimentaires des nouvelles classes moyennes dans le monde, etc. Quel est alors l’avenir du modèle de production conventionnelle qui a nourri la planète pendant la plus grande accélération démographique de son histoire ? Entre ruptures et continuités, soyons prêts pour un nouveau départ.