Chapitre 2 : Vision

Retrouver le goût de l’avenir

« L’agriculture responsable »… L’expression est usée. Depuis vingt ans, tous les secteurs, toutes les industries, se veulent « responsables ». Peut-on encore voir dans cette ambition autre chose qu’un slogan creux, une promesse peu engageante ? Oui, à condition de mettre de la substance derrière cette responsabilité : d’en faire un principe d’action, et pas de renoncement.

La réconciliation n’est qu’un début

Tout au long de ce magazine, nous avons suivi les évolutions des attentes de la société, des consommateurs, des citoyens, vis-à-vis du monde agricole. Nous avons souligné les révolutions accomplies par l’agriculture pour nourrir le monde, de l’explosion démographique à la transformation numérique globale – pour tenter d’établir une compréhension commune, propice à la réconciliation.

Mais cette réconciliation n’est qu’une étape (nécessaire) d’une tâche qui nous revient à tous : inventer et construire ensemble l’agriculture de demain, celle qui nourrira les générations futures.

Sortir des oppositions balisées entre les besoins des générations présentes, et ceux des générations futures.

Constamment évoquées dans les débats environnementaux, les générations à venir sont mobilisables à volonté  : on peut tout leur faire dire. Et si on cherchait à les comprendre, plutôt qu’à s’exprimer en leur nom ? Cela permettrait sans doute de sortir des oppositions balisées entre les besoins des générations présentes, et ceux des générations futures.

Un monde à transmettre

Au début de ce magazine, nous avons tenté de « dresser le portrait « des consommateurs de demain, à partir des nouvelles pratiques, des nouvelles attentes qui nous semblaient dessiner l’avenir. Mais le plus important est que cette attention nouvelle, ou plutôt renouvelée, aux générations futures est en soi le signe d’un basculement profond dans la manière dont la société, et avec elle le monde agricole, se perçoit.

L’idée d’une équité nécessaire entre les générations n’est finalement pas bien vieille. Les générations futures ont fait leur apparition sur la scène internationale avec la déclaration de Rio sur l’Environnement et le développement de 1992. La philosophie et la théorie du droit avaient anticipé de plusieurs décennies cette consécration, avec notamment l’ouvrage du philosophe allemand Hans jonas, Le Principe responsabilité, paru en 1979. Ainsi naissait une nouvelle forme de souci pour l’avenir : il devenait de notre responsabilité de protéger le monde pour les générations futures, face aux nouveaux risques apparus avec le développement industriel mondial.

Nous sommes désormais obligés d’anticiper toutes les conséquences de nos actions – même non voulues, même très peu prévisibles. Comme le souligne Émilie Gaillard, maître de conférences à la faculté de droit de Caen, « lorsqu’il y a une controverse scientifique (…) sur l’existence d’un risque de catastrophe, la seule attitude responsable est l’anticipation. Cela revient à mener davantage de recherche, à activer une obligation de vigilance. C’est un changement de pensée par rapport à une époque où ces risques de catastrophe n’existaient pas, quand l’avenir restait toujours ouvert, avec une résilience toujours possible 12. « Soit le versant positif du principe de précaution : une obligation de recherche et de vigilance quant à ce qu’on laissera, collectivement, aux générations futures.

Nous sommes désormais obligés d’anticiper toutes les conséquences de nos actions — même non voulues, même très peu prévisibles.

Responsabilité, précaution, transitions

Mais cette responsabilité, nouvelle par bien des aspects, est-elle compatible avec les défis du monde agricole ? Maintenir sa capacité à créer de la valeur dans un environnement économique incertain et nourrir de plus en plus d’humains ?

Le think tank La Fabrique de l’industrie rappelait en 2014 que précaution et compétitivité ne sont pas incompatibles 13. Une autre étude, conduite par l’Inra et publiée dans la revue scientifique Nature Plants début 2017 concluait qu’« une réduction significative de l’usage de pesticides [estimée à 30 % du niveau actuel] est possible, sans dégrader, à l’échelle de l’exploitation agricole, les performances productive et économique 14. « Ce premier objectif serait atteignable en 2020, selon le député Dominique Potier, rapporteur du plan ÉcoPhyto II. Mais la « transition », alerte l’Inra, nécessitera des adaptations « conséquentes » et un accompagnement des agriculteurs, lesquels n’ont pas, dans 90 % des cas étudiés, de gain économique à le faire.

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25% de réduction du recours aux produits phytopharmaceutiques à l’horizon 2020 : c’est l’objectif donné par le plan ÉcoPhyto II. Source : Plan ÉcoPhyto II – Ministère de l’Agriculture, 2015

Deux leviers, technologiques et de gouvernance, pourraient faciliter cette transition. En premier lieu, accompagner les agriculteurs dans leur équipement en technologies innovantes – au sens large : variétés adaptées au changement climatique, systèmes d’irrigation de précision pour faire face au stress hydrique, matériel agricole connecté, etc. Ensuite, une contractualisation de la filière (de la production à la distribution) autour d’objectifs communs apporterait des garanties aux agriculteurs et contribuerait à sécuriser leurs revenus.

Le monde agricole n’a toutefois pas attendu 2017 pour renouveler son rapport à la responsabilité : il est soumis à de nombreuses normes environnementales, réglementaires et sanitaires nécessitant des traitements phytosanitaires adaptés, y compris pour les agriculteurs biologiques.

L’industrie agroalimentaire consacre 200 à 300 millions d’euros annuels à la protection de l’environnement, dont une bonne part est dédiée au traitement des eaux usées et la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les efforts sont à poursuivre : la chaîne alimentaire représente 3 % des émissions totales de carbone du pays et les pertes et gaspillages tous produits alimentaires confondus représentent 150 kg par personne et par an 15.

Refonder la confiance

Révolution numérique, révolution agroécologique, révolution des usages, etc. Ces leviers de transition pour l’agriculture ne seront pleinement efficaces que s’ils sont complétés par une dernière mutation sociétale : celle de la confiance.

Pour refonder le lien avec la société, la responsabilité affichée par les acteurs agricoles a besoin de s’incarner dans des temps, des lieux, des outils neufs. Nous avons longuement évoqué la transparence, la traçabilité, l’information du consommateur, etc. Les agriculteurs eux-mêmes pourraient jouer ce rôle de tiers de confiance, de médiateurs entre leur voisinage (physique ou numérique) et l’industrie agroalimentaire. De son côté, un acteur comme le marché de Rungis s’associe déjà à la Fête de la Gastronomie et ouvre ses coulisses au grand public. Citons aussi les innovations de rupture : comme l’explique Hervé Pillaud, l’auteur d’Agro-économicus, la blockchain (cette technologie numérique permettant de garder la trace sécurisée de toutes les transactions effectuées entre les participants d’un réseau) donnerait aux agriculteurs la possibilité de faire circuler en confiance, tout le long de la chaîne et jusqu’au consommateur, des informations prouvant la qualité de leurs produits.

Aucune occasion de dialogue et d’information n’est anecdotique, aucune ne sera décisive à elle seule.

Il serait possible de citer cent autres démarches de progrès, initiatives de débat, opportunités de collaboration, locales ou globales. Aucune occasion de dialogue et d’information n’est anecdotique, aucune ne sera décisive à elle seule. À nous de les faire vivre, de les multiplier et de composer, avec elles, un chemin de réconciliation.